PIANOS ESTHER

La plus ancienne maison de pianos de Wallonie
Agence Rönisch

 


Steinway & Sons

Manufacture de pianos fondée à New York en 1853


QUELQUES PETITES CHOSES A PROPOS DES PIANOS STEINWAY




Couverture du catalogue The Making of a Steinway, illustré par Winold Reiss, 1916.
Collection Carl Esther.


L'histoire de la manufacture de pianos Steinway a été racontée maintes fois. Au cours du temps, le récit de la naissance et du développement des pianos Steinway, souvent commandité, suscité et rétribué par la firme new-yorkaise elle-même, s'est progressivement hissé au rang d'une légende... Pourtant, à s'en tenir aux faits historiques humblement approchés, la réalité est parfois éloignée des éloges que la société Steinway s'attribue. Un exemple amusant est fourni par Henry Ziegler Steinway, arrière petit-fils du fondateur de la firme et président de celle-ci de 1937 à 1980. Dans la préface d'un livre sur l'histoire de Steinway (Steinway, Perpetua Press, Los Angeles, 1989), il fait le panégyrique de Steinway. La préface commence par cette phrase : The piano is an American invention. Pas moins ! Et il poursuit la démonstration ainsi : "(...) en Amérique, le fer pénètre dans le piano. Le cadre en fonte y fut développé et, à partir du milieu du XIXème siècle, le piano tel que nous le connaissons maintenant fut construit par des Américains". Et, sur cette affirmation aussi tranchée que nationaliste, il laisse entendre que Steinway est à créditer de la construction du piano moderne !




Vue de la ville de New York, 1876.
Source Library of Congress


Le révisionnisme historique mérite toujours d'être remis à sa place. Pour ce faire, considérons les trois inventions qui concourrèrent, pour l'essentiel, au développement du piano moderne.

1. Dès 1795, Sébastien Erard, en France, développe une mécanique qui rend possible la répétition d'une note sans que la touche soit auparavant complètement revenue à sa position de repos. Cette invention géniale est portée à son meilleur développement avec les brevets déposés par Pierre Erard, en 1816 et 1822, à Paris. Cette mécanique permet un jeu souple, rapide et varié, autant léger que violent, sans fatigue du mécanisme. La mécanique d'Erard, légèrement améliorée par Henri Herz (1845), également en France, s'est imposée telle quelle et équipe aujourd'hui tous les pianos à queue modernes dont elle est, avec le corps sonore, la partie essentielle.



 
Mécanique de piano à queue Erard avec le ressort Herz.
La mécanique de piano à queue élaborée par Sébastien Erard dès 1795 est perfectionnée sans cesse
pour atteindre son meilleur rendement avec les brevets de 1816 et de 1822 (Pierre Erard). Henri Herz lui apportera une modification en 1843.
Extrait de JUNGHANNS, Herbert, Der Piano- und Flügelbau, Verlag Das Musikinstrument, Frankfurt am Main, 1971, p. 231.


2. En 1826, deuxième invention décisive : à Paris, Jean-Henri Pape a l'idée de remplacer les têtes de marteaux en cuir et peaux diverses par plusieurs couches de feutres constitués de poils de lapin, de bourre de soie, de poils de lièvre et de plumes d'eider. Le feutre de laine de mouton est la base fondamentale de la tête des marteaux modernes. Outre la meilleure composition du son et l'harmonisation individualisée qu'elle permet, l'invention de Pape se combinera aussi avec l'augmentation du volume des têtes, essentielle pour le son du piano moderne.

3. Au cours du XIXème siècle, les facteurs de pianos furent confrontés au défi de construire un piano qui développe un son plus puissant et plus plein. Les pianistes et les compositeurs, pensons à Beethoven et Liszt, poussaient à cette évolution. D'autre part, les concerts se tenaient non plus dans des salons mais dans des salles de concert de plus en plus grandes qui nécessitaient des instruments plus puissants. Cette puissance fut progressivement obtenue grâce à l'utilisation de cordes de diamètre accru. Ces cordes nécessitaient des tractions plus élevées. La structure des instruments fut renforcée progressivement par l'adjonction du métal au seul bois.

Le fer fut introduit progressivement dans la structure des pianos notamment :
en 1820, William Allen et James Thom de la firme londonienne Stodart utilisent un assemblage de barres tubulaires de fer et de laiton pour renforcer leurs pianoforte ;
en 1822, Erard dépose à Paris le brevet d'un barrage métallique au-dessus du plan des cordes ;
en 1825, Pleyel & fils ainé dépose le brevet d'un cadre en fer et sommier de pointes en cuivre ;
en 1826, Jean-Henri Pape dépose le brevet d'un châssis en fonte de fer qui se trouve sous la table d'harmonie ;
en 1827, Broadwood, à Londres, dépose le brevet d'un cadre constitué de barres métalliques et d'un sommier de pointes métallique ;
en 1829, Guillaume Petzold, à Paris, fait breveter un châssis complet en fer fondu ;
en 1833, Conrad Meyer présente au Franklin Institute de Philadelphie un piano carré avec un cadre métallique coulé d'une seule pièce ;
en 1835, Babcock, à Boston, fabrique un piano carré avec un cadre métallique tubulaire d'une seule pièce (d'après un brevet déposé en 1825) ;
en 1841, Berden, à Bruxelles, construit un piano avec un barrage en fer
en 1840, Chickering, de Boston, dépose le brevet d'un cadre métallique coulé d'une seule pièce avec pointes d'accroche pour piano carré ;
en 1843, Chickering, de Boston, dépose le brevet d'un cadre métallique coulé d'une seule pièce pour piano à queue à cordes parallèles ;
en 1851, Chickering, de Boston, présente à la Great Exhibition of the Works of Industry of all Nations de Londres, la première des expositions universelles, un grand piano carré avec cadre métallique d'une seule pièce à cordes croisées. En 1826 déjà, Jean-Henri Pape, à Paris, avait déposé le brevet d'un piano console avec un montage en cordes croisées ;
en 1859, Steinway fait breveter un cadre métallique d'une seule pièce avec cordes croisées, barre de renforcement et agrafes pour piano carré et un cadre métallique d'une seule pièce avec cordes croisées pour piano à queue. Quelques années auparavant, en 1855, les Steinway avaient déjà fabriqué un piano table avec les cordes de basse qui passaient par-dessus celles du milieu et de l'aigu.

L'obtention d'un son plus puissant dont la composition harmonique préfigure celle des pianos modernes d'aujourd'hui résulte, en grande partie, d'un surcroît de la force de tension des cordes qui fut rendu possible par les progrès de la métallurgie. Ceux-ci permirent de couler des cadres en fonte plus adéquats et de tréfiler des cordes de meilleure qualité dont la composition de l'acier permettra de résister à des forces de plus de 120 kilogramme-force (1177,2 N). Cela se fit progressivement et tous les facteurs de pianos en profitèrent, même si certains se gardèrent d'aller vers des forces de tension qu'ils estimaient défavorables à la beauté du son. Vers 1850, la métallurgie et la sidérurgie en Europe étaient largement en avance sur celles des USA. Néanmoins, les constructeurs européens de pianos s'arrêtèrent d'abord à des renforcements par des plaques de métal et des barres de fer, car ils étaient dans le parti-pris qu'aller plus loin abîmerait le son. Les facteurs du Nouveau Monde, libres des présupposés de la tradition européenne, mais aussi confrontés à des climats plus rigoureux (humidité/sécheresse) franchirent une étape décisive dans la voie du piano moderne : le cadre en fonte complet. La fabrication des pianos s'organise alors aux États-Unis d'Amérique dans un cadre de production rationalisée et de masse qui la mettra, pour cette époque, dans le peloton de tête des facteurs de pianos.




Piano table Steinway & Sons construit selon le brevet n°26 300 du 29 novembre 1859.



Piano à queue Steinway & Sons construit selon le brevet n°26 532 du 20 décembre 1859.


  
Cadre d'un piano droit en fonte de fer de la firme Steinway & Sons selon le brevet n°55 385 du 5 juin 1866.



Cadre d'un piano à queue Steinway & Sons.
Extrait de Steinway & Sons Pianofortes, 1888.
Collection Carl Esther.


Ces trois avancées, celle d'Erard, celle de Pape et celle des facteurs américains, sont à la base de la facture du piano à queue moderne. Les améliorations qui furent apportées par après tiennent de détails, ainsi que le souligne Ingbert Blüthner. Le piano droit, quant à lui, suivit une évolution similaire.

Le problème peut être aussi abordé sous un angle plus artistique. Boutade : a-t-on dû attendre Steinway pour jouer très bien du piano ? La question conduit à sourire : prenons Franz Liszt qui écrit sa sonate en si mineur pour piano, dédiée à Robert Schumann, au cours des années 1852-53. Cette œuvre est un sommet de l'écriture musicale et de la technique pianistique.


Début de la sonate pour piano en si mineur de Liszt.


Cette sonate fut jouée pour la première fois par Hans von Bülow sur un piano Bechstein de Berlin, le 22 janvier 1857. L'instrument enthousiasma tellement Hans von Bülow qu'il devint un inconditionnel de la marque. En 1860, Franz Liszt achète son premier Bechstein. En 1862, Bechstein remporte la médaille d'or à l'Exposition internationale de Londres. Dans les années qui suivent, la production ne cessera de monter et les pianos Bechstein seront portés aux nues par Johannes Brahms, Richard Wagner, Debussy, Grieg, Richard Strauss, Busoni, Béla Bartok entre autres. Blüthner, à Leipzig, est en plein développement, fabriquant bientôt près de mille pianos par an. En 1854, les Steinweg, pas encore les Steinway, à New York, étaient encore dans le petit atelier qu'ils avaient investi un an auparavant et fabriquaient un piano ... carré par semaine. Leur descendant de quatrième génération, Henry Z. Steinway, ne devrait donc pas claironner "The piano is an American invention ", mais avec plus d'humour et d'humilité : "The piano is not an American invention, but exaggeration is an American and Steinway bad habit". Si les constructeurs américains, dont Chickering et Steinway, peuvent être crédités d'avoir été à la pointe de la facture du piano moderne en ce qui concerne l'utilisation de cadre en fonte complet, on ne peut oublier les autres inventions fondamentales à la base du piano moderne... Bref, si l'on fréquente les biographies et les publicités de la firme Steinway, il faut sans cesse prendre soin de remettre l'église au milieu du village, même si la famille Steinway ne manqua pas de fournir au monde de la musique quelques saints facteurs de pianos...




Vue de la ville de New York, 1861.
La ville de New York telle que les Steinweg l'abordèrent à leur arrivée au Nouveau Monde.
Source Library of Congress


Revenons à nos moutons : les membres de la famille de Heinrich Engelhard Steinweg (Wolfshagen 1792 ou 97 – New York 1871) vivent à Sessen, en Allemagne centrale sur les contreforts du Harz, où après s'être comportés en bons ébénistes, ils ouvrent un petit magasin de pianos. Ils construisent dès 1836, selon la légende... dans leur cuisine, un premier pianoforte. Ensuite, non loin de là, à Rodenbach, ils ouvrent un atelier de fabrication. La famille est loin d'être pauvre. Les événements révolutionnaires de 1848 affectent le duché de Brunswick. Un des fils, Carl, participe au mouvement révolutionnaire. Il semble que c'est en craignant pour leur sécurité et pour échapper à l'instabilité politique de leur pays natal qu'une partie de la famille émigre à New York, en 1849, avec le but d'y investir opportunément leur petite fortune en trouvant de nouveaux marchés. Après avoir travaillé pour diverses fabriques de pianos new-yorkaises et s'être familiarisés aux us et coutumes du Nouveau Monde, ils ouvrent leur propre atelier de fabrication de pianos en 1853 au n°55 de la Varik Street, à New York.



 
A gauche, atelier de sciage et de rabotage ; à droite, atelier de finition de la manufacture de pianos Steinway & Sons, sur la 53ème rue, à New York.
Extrait de Frank Leslie's Illustrated Newspaper, 28 mai 1864.
Collection Carl Esther.


Le vaste marché du piano qui s'ouvre alors aux USA (chaque famille rêve de posséder un piano) et le sérieux des Steinweg apportent à leur entreprise notoriété et croissance. Ils trouvent petit à petit leur place aux côtés de Chickering, de Knabe, d'Emerson, de George Steck... Quinze ans à peine plus tard, la famille achète une vaste demeure de pierre sur Long Island où la vie se déroule selon les canons de la grande bourgeoisie. Rappelons qu'à la même époque, en 1865, se termine la grande guerre civile américaine qui aura fait 600 000 morts et s'affronter deux armées dotées des armes les plus modernes de l'époque. Il ne s'agissait pas seulement d'éradiquer l'esclavagisme des Etats du Sud, mais surtout d'affirmer la domination du Nord-Est des USA très industrialisé sur le Sud agricole.

Le fils aîné de la famille, Carl Friedrich Theodor (Theodor Steinweg), est resté en Allemagne pour veiller sur la fabrique d'origine ; il continue la fabrication de pianos Steinweg à Wolfenbütel, où des pianos sont marqués "Steinway & Sons - New York — C. F. Th. Steinweg in Wolfenbüttel". La production en Allemagne est transférée à Braunschweig à partir de 1859. Là, une collaboration s'est déjà organisée avec un nommé Grotrian, allemand de retour de Moscou où il a fabriqué des pianos. Grotrian participera au capital de la société puis à son achat, en 1865, lorsque Carl Friedrich Theodor partira rejoindre les siens à New York. Grotrian sera à l'origine de la marque de renom Grotrian-Steinweg, toujours en pleine activité à ce jour. De bonnes relations se poursuivront entre Brauschweig et New York... au point que l'implantation européenne de Steinway aurait pu se faire à Brauschweig. Mais, par après, concurrence oblige, de nombreuses actions judiciaires seront entamées, pendant près de cent ans, entre les sociétés Steinway et Grotrian-Steinweg à propos de l'usage des marques et de l'expansion géographique de chacune d'elles, procès souvent complexes et pleins d'intérêt historique quant aux rapports commerciaux des époques concernées entre les USA et l'Europe.




Encart publicitaire de la manufacture de pianos Grotrian-Steinweg, Braunschweig, 1924.
Collection Carl Esther.


Un des enfants de Heinrich Engelhard Steinweg, Wilhelm, est particulièrement doué pour les affaires. Il américanise son nom : Steinweg devient Steinway. Il développe une politique commerciale basée sur les relations publiques : contacts avec la presse, rétributions à des compositeurs et à des pianistes célèbres pour dire du bien des pianos Steinway, offres de pianos en cadeau : salles de concert, écoles, Maison blanche, siège de la présidence des USA, qui recevra des pianos richement décorés à l'occasion de la sortie de production des numéros 100 000 et 300 000. Toutes ces pratiques se poursuivent aujourd'hui, adaptées au marketing moderne. Ainsi, récemment, un piano Steinway (de Hambourg) ayant appartenu à la reine Elisabeth de Belgique qu'Eugène Ysaÿe et d'autres célèbres musiciens ont accompagné, a été restauré avec une réclame hors norme (n'aurait-il pas mieux fallu le garder tel quel, selon les règles de la conservation patrimonial ?). La construction à l'identique (?) d'un pianoforte Steinweg de Wolfbüttel datant d'avant 1850 fait aussi l'objet d'une publicité exagérée .




Dans un coin du salon est de la Maison blanche, le piano à queue Steinway n°100 000, 1903.
Source Library of Congress



Dans le même salon est de la Maison blanche, le piano à queue Steinway n°300 000, 1938.
Source www.steinway.com


Les pianistes européens qui faisaient des concerts aux USA, pensons à la longue tournée d'Henri Herz (1846-1851), emportaient avec eux leur piano, faute de trouver sur place des instruments adéquats. D'après Fétis, aucun piano américain ne serait venu sur le continent européen avant l'année 1851, lors de laquelle le facteur de pianos Chickering expose un piano de sa manufacture de Boston à la Great Exhibition of the Works of Industry of all Nations de Londres, la première des expositions universelles. Les Steinway vont rapidement lui emboîter le pas, notamment à Londres en 1862. Les Steinway vont aussi créer ce qu'on appelle aujourd'hui des buzz. A ce propos, l'année 1867 est à marquer d'une croix : les Steinway débarquent avec leurs derniers modèles de pianos à l'Exposition universelle de Paris avec le projet de prendre pied sur le continent européen et de s'y faire connaître. Ils veulent aussi concurrencer Chickering, le grand fabricant américain d'alors, et vendre en Europe. C'est aussi peu avant (1859) que Steinway a pris des brevets pour le cadre complet en fonte avec croisement des cordes. La presse de l'époque a été bien drillée, on dirait aujourd'hui embedded (embarquée). Les Steinway ont tout organisé pour que l'exposition des pianos Steinway à Paris soit un événement musical médiatique. Et ça marche : la presse et le bouche à oreille laissent entendre que Steinway a présenté pour la première fois au monde un instrument extraordinaire, puissant, moderne etc. Or, Chickering a reçu une décoration du gouvernement français. Qu'importe ! Par voie de presse, Steinway affirme que ses distinctions valent mieux que les décorations de Chickering ! Cette dispute, par voie de presse, est une bonne occasion de faire parler de leurs pianos. Oscar Comettant, le journaliste patenté de l'époque pour ce genre d'événement écrira des articles élogieux à propos de cette exposition de 1867, de même que d'autres journalistes ou experts, comme M. et Mme de Pontécoulant pour le Journal de l'Art Musical. (Pour voir un extrait du rapport officiel sur les pianos Steinway et Chickering à l'Exposition universelle de Paris - 1867, par Fétis, cliquez ici.) Depuis lors, l'histoire se raconte invariablement comme suit dans les publicités Steinway : "En 1867, à l'Exposition universelle de Paris, Steinway a créer l'événement en présentant un piano exceptionnel, meilleur que tout ce qui avait été fait auparavant..." C'est la légende dorée, qui, comme l'on sait est toujours mêlée d'une part de vérité.





  
En haut, magasin de vente comprenant les salons de vente (1er et 2ème étage) de l'établissement des pianos Steinway & Sons, situé aux n° 71 et 73
sur la 14ème rue, à New York. On remarque la grande quantité de pianos tables qui formaient alors l'essentiel de la production de Steinway & Sons,
par rapport aux quelques pianos à queue et au seul piano droit présents.
Extrait de Frank Leslie's Illustrated Newspaper, 28 mai 1864.
Collection Carl Esther.


 

 
Modèles de pianos Steinway & Sons extraits du prix courant Steinway & Sons Pianofortes, 1888.
Collection Carl Esther.


Une histoire étonnante, très peu documentée, dont Steinway ne fait jamais mention, vaut la peine d'être contée. Sur la fin des années 1860, les Steinway poursuivent leur projet de prendre pied sur le continent européen. Ils ont été impressionnés par le savoir-faire de la manufacture de pianos nancéenne Mangeot, aujourd'hui complètement oubliée. Mangeot se rend à New York, prend langue avec Steinway, et dans les années 1870, une collaboration voit le jour. Mangeot acquiert des brevets Steinway et l'exclusivité de fabriquer des pianos avec les brevets Steinway en France : des pianos sont fabriqués par Mangeot à Nancy, avec sa marque dans le cylindre, et celle de Steinway par-dessus et coulée dans le cadre de fonte, cela, semble-t-il, jusqu'à l'ouverture de l'usine de Hambourg en 1880 sur la Schanzenstrasse à qui revient alors l'exclusivité de la fabrication.







La fabrique de pianos Steinway & Sons à Hambourg (Allemagne).
Extrait du catalogue Steinway & Sons. New York - London - Hamburg, s. d. [1898].
Collection Carl Esther.


Wilhelm Steinway sera la cheville ouvrière du succès mercatique de Steinway aux USA, tandis que Heinrich Steinway semble préférer la vie européenne et séjournera souvent en Allemagne. Aux États-Unis, la fabrique des Steinway ne cesse de grandir, aux côtés des autres grands de la facture américaine du piano : Chickering, Knabe, Emerson, Hallet & Davis, George Steck, Haines Brothers, Weber, Deckers Brothers... et de centaines de plus petits fabricants. Autour de 1900, une véritable guerre de concurrence se développe, tout autant sur le marché intérieur (aux États-Unis, Steinway supplantera Chickering qui occupait la première place), que sur le marché international à propos duquel les anecdotes ne manquent pas. Bechstein offre à Liszt à Weimar un piano à queue de concert ; Richard Wagner compose le deuxième acte de Tristan et Isolde sur un Erard offert auparavant, alors que Steinway lui envoie un queue de concert pour sa villa bayreuthoise Wahnfried. Quand on demandera à Max Reger pourquoi il joue sur un Ibach, il répondra que c'est parce que : "ils paient plus"... Le renommé pianiste Walter Gieseking jouera des années sur des Grotrian-Steinweg ; en tournée aux Etats-Unis, les Steinway lui sont interdits et il devra se contenter de jouer sur des Baldwin! Artur Schnabel vivra la même expérience, tandis qu'Arthur Rubinstein passera de Bechstein à Steinway suite à une apostrophe malheureuse avec un représentant de la firme berlinoise. Alfred Cortot, Igor Stravinsky, Francis Poulenc seront plus proches de Pleyel. Le problème reste d'actualité...non seulement pour les pianistes, mais aussi pour les prix décernés par des revues spécialisées à tel modèle ou marque de piano.




La fabrique de pianos Steinway & Sons à New York (USA), située entre Park Avenue et Lexington Avenue et entre la 52e et 53e rue.
Extrait du catalogue Steinway & Sons. New York - London - Hamburg, s. d. [1898].
Collection Carl Esther.


  
Illustrations extraites du catalogue The Making of a Steinway, illustré par Winold Reiss, 1916.
Collection Carl Esther.


Bientôt s'ouvrent à Londres (1875) et à Berlin (1909) des succursales Steinway. Mais auparavant, Wilhelm Steinway conclut avec son frère aîné, C. F. Theodor Steinweg, un accord pour la construction d'une usine en Europe. Elle aurait pu être implantée à Braunschweig, mais c'est la ville de Hambourg qui sera choisie. Le grand port qui s'ouvre sur la Baltique est resté depuis lors (1880) le lieu d'implantation de la fabrication européenne des pianos Steinway. 1880 est ainsi la date de départ de la dualité des fabrications des pianos Steinway avec la fabrique de New York pour l'Amérique et celle de Hambourg pour l'Europe. Les pianos sortant de l'usine de Hambourg seront réputés meilleurs et les directions de deux implantations se disputeront souvent sur l'orientation des investissements. La fabrique de New York produira une gamme de pianos plus étendue pour le marché américain et ne cessera la fabrication des gros et obsolètes pianos carrés qu'en 1888, alors qu'elle est abandonnée en Europe depuis près de 20 ans.




Piano table Steinway.
Extrait du prix courant Steinway & Sons Pianofortes, 1888.
Collection Carl Esther.


Au début du XXème siècle, la fabrique de Hambourg tend à s'aligner en quelque sorte sur les grandes marques européennes : Bechstein et Blüthner qui dominent en Allemagne avec Grotrian-Steinweg, August Förster, Hupfeld/Rönisch, Feurich, Ed. Seiler en Silésie, Pleyel et Gaveau en France, Broadwood en Angleterre. Plus dramatiquement, au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'usine new-yorkaise fournira l'armée américaine en planeurs et autres objets guerriers en assemblage de bois, tandis que l'usine de Hambourg sera réquisitionnée pour de mêmes productions, y compris des crosses de fusils, mais au profit des troupes nazies. L'implantation de Hambourg sera dévastée par les bombardements anglo-américains et reconstruite dans le cadre du... plan US Marshall. Des soldats américains camperont à Bayreuth à Wahnfried, détruite en partie par une bombe incendiaire le 5 avril 1945, en se faisant photographier près d'un Steinway de Hambourg, ayant appartenu à Richard Wagner, comme si c'était un trophée, et les mêmes soldats recevront des petits pianos droits Steinway de New York pour les aider à garder le moral sur tous les champs de bataille. Ces pianos porteront le nom officiel de Victory Vertical et le nom officieux de G.I. Pianos.




Dans la villa Wahnfried, à Bayreuth, à moitié détruite par les bombardements, un soldat américain pose à la lumière d'une bougie
en pianotant sur le piano à queue Steinway de Hamburg ayant été offert à Richard Wagner et sur lequel Franz Liszt avait beaucoup joué.




Des centaines de pianos droits Steinway - modèle Victory - furent envoyés de New York aux unités de soldats américains pendant la guerre de 40-45.
On remarquera que la photo officielle de l'armée américaine ne laisse apparaître que des soldats blancs... sauf peut-être le pianiste que l'on voit de dos.


Les années d'après-guerre voient se développer une politique de monopolisation de Steinway, à l'image de la prise de pouvoir de Coca-Cola et d'autres firmes US qui profitent de la situation de reconstruction de l'Europe pour prendre des parts de marché. Qu'en était-il de la présence de Steinway en Europe avant la guerre de 1940-45 ? C'était une marque de qualité, mais pas plus présente que bien d'autres. Ainsi, à titre d'exemple, on peut répertorier les marques des pianos de concert utilisés dans les salles de concert des métropoles européennes. Un exemple, parmi d'autres, significatif par sa position géographique à la frontière des mondes francophone et germanophone : la salle des fêtes du Conservatoire de Musique de la ville de Liège. Construite en 1887, cette très belle salle, moderne et remarquable à l'époque de sa construction, est un témoin majeur de l'architecture éclectique néo-Renaissance. De nombreux concerts y résonnèrent et elle reste aujourd'hui, bien rénovée, en pleine activité avec l'OPRL (Orchestre Philharmonique Royal de Liège). De 1887 à 1950, on ne trouve aucune trace d'un Steinway ; les pianistes les plus renommés de cette période (citons entre autres: Wilhelm Kempff, Walter Gieseking, Clara Haskil, Marguerite Long, Yvonne Loriot, Vlado Perlemuter, Francis Poulenc, Sergueï Prokofiev, Arthur Rubinstein etc.) jouent sur des pianos Erard, Pleyel, Bechstein, Förster, Gunther, Gaveau etc. Dans un même ordre de réflexion, à Bruxelles, ce sont des pianos de concert Hautrive qui sonnent pour les premiers concours Ysaÿe rebaptisés Reine Elisabeth. Et c'est un grand piano à queue de concert Blüthner qui résonne dans le grand auditorium de Flagey à Bruxelles pour le concert de la Libération en 1945 ! La plus grande salle de concert du monde à l'époque de sa construction (1928), la salle Pleyel à Paris, ne fait jouer que des... Pleyel. Maurice Ravel compose chez lui sur un Erard, le studio d'Igor Stravinsky à Paris est équipé d'un Pleyel.

La machine à instaurer le monopole pour les pianos de concert Steinway se met en marche. Les difficultés que rencontrent après la guerre les manufactures de pianos européennes facilitent les avancées de Steinway qui redémarre rapidement avec les aides préférentielles du plan US Marshall. Déjà en 1948, Steinway propose sa gamme de pianos fabriquée dans sa nouvelle usine ! Bechstein, fort détruit, a été mis sous séquestre et, en 1953, Berlin est encore en ruine... A Leipzig, Blüthner a subi de gros dommages par les bombardements de l'aviation anglo-américaine. La firme est en zone d'occupation soviétique et elle ne retrouvera que lentement et difficilement sa production avec l'aide de l'Allemagne de l'Est (vers 1952-53). Pleyel a vu tout son stock de bois disparaître en fumée. Le plan Marshall profite donc à Steinway. D'autre part, l'industrie du disque, en grand essor dans les années 50, est en grande partie dans des mains américaines qui tendent à favoriser les pianistes jouant sur Steinway. Le sommet de cette pratique est atteint quand, en 1972, le trust CBS achète Steinway à H. Z. Steinway pour 23 millions de dollars. CBS contrôle une grande partie de l'industrie du disque, de la radiodiffusion, de la télévision etc.




Encart publicitaire paru dans la revue Das Musikinstrument, février 1975.
Le trust CBS a une division CBS Musical Instruments avec les marques Steinway & Sons, Fender, Rhodes...
Collection Carl Esther.


Les pratiques monopolistiques vont s'amplifier et verront s'affronter les groupes dominants de la scène américaine de l'information, du disque et du divertissement : CBS, Kimball, etc. Ce dernier s'était offert, en 1966, le viennois Bösendorfer, alors exsangue, essentiellement pour concurrencer CBS (voir la page Bösendorfer). Bechstein était dès 1963 dans les mains d'un autre américain, dont le core business était la fabrication de pianos et d'orgues aux USA  : Baldwin. Il est éclairant de lire ce que la nouvelle société Bechstein écrit à ce sujet sur son site Internet (septembre 2011) : "en 1963, l'américain Baldwin reprend Carl Bechstein. Pendant plusieurs années, la vitalité de l'entreprise va souffrir du manque d'intérêt des nouveaux dirigeants (...) Les produits américains sont systématiquement favorisés (...) et Bechstein dirigé à partir des États-Unis. Les conditions ne sont pas propices à l'entreprise".

Mais le monde change et évolue. N'étant plus jugé suffisamment rentable au vu de leurs objectifs, ces grands trusts se dégagent de la fabrication des pianos. En 1985, CBS vend Steinway à un groupe d'investisseurs privés, Steinway Musical Properties. Puis, il passera pour 100 millions de dollars, en 1995, dans les mains de financiers du Massachusetts, Invest Boston. La rentabilité financière est en ligne de mire : sous le nom de Steinway Musical Instruments, qui a fusionné avec Selmer-Cohn (Selmer, les célèbres saxophones français), la société fait son entrée en bourse...C'est le prélude à des modifications régulières de la composition de son conseil d'administration et dès lors de sa gouvernance.

Sur cette fin du deuxième millénaire, des sous-marques (Boston, Essex fabriqué par le coréen Young Chang puis par le chinois Pearl River) sont mises sur le marché dans les circuits commerciaux de Steinway. Ces marques sont valorisées par leur liaison organique à Steinway et dès lors vendues à des prix importants. Les instruments produits par Steinway même pâtiraient-ils de la gestion aux mains de financiers ? Certes, ce ne sont plus des membres de la famille Steinway, facteurs de pianos, passionnés par leur production, mais des représentants de fonds de pensions US, de groupes d'investisseurs, de spéculateurs divers qui siègent très majoritairement au conseil d'administration. Il résulte, en général, dans ce genre d'évolution assez répandue, la prédominance d'une philosophie du profit et du business avec tous les dégâts collatéraux que cela peut faire, y compris sur la qualité de la fabrication et sur sa pérennité. Celles-ci ne sont certes pas mises sur le côté, car ce sont des valeurs de la société, mais elles passent derrière les intérêts financiers plus immédiats. On en arrive ainsi à des cas tels que celui-ci (à titre purement indicatif, mais significatif) : un piano à queue portant la marque Steinway, acheté pour une petite salle de concert, dans un esprit de mécénat, pour plus de 60 000 euros auprès d'un représentant de la marque, fait l'objet d'une expertise particulièrement négative sans amener de réaction de correction du réseau de vente de Steinway, comme cela aurait été immanquablement le cas auparavant quand la satisfaction de tout client l'emportait sur le reste.

Depuis quelques années, le groupe coréen Samick a marqué son intérêt à Steinway en prenant part à son capital. Des conséquences concrètes s'en sont suivies : le concours international de piano Reine Elisabeth 2010 qui fait la part belle à Steinway a primé un nombre inattendu de pianistes coréens...

Et puis, en ce mois de septembre 2013, les derniers soubresauts : Samick est mis hors jeu et des fonds d'investissement américains se bagarrent pour prendre le contrôle de l'ensemble du groupe Steinway Musical Instrument Inc. En définitive, le fond d'investissement - très spéculatif qui a fait fortune en pariant contre les subprimes - John Paulson et Co a fait la meilleure offre pour acquérir la société Steinway. Nous voici bien loin de la famille d'émigrés allemands de Seesen qui fabriquèrent les premiers Steinweg devenus Steinway sur les rives de l'Hudson. On peut se poser la question de savoir quel sera l'avenir du groupe Steinway désormais aux mains de purs financiers spéculatifs.





Extrait du quotidien Le Monde du 16 août 2013.


Conclusion :

Partis d'un petit village du Harz au cœur de l'Europe, les Steinweg, devenus les Steinway, ont pris le monde pour terrain d'action. Ils ont beaucoup apporté aux secteurs économiques et artistiques du piano. Mais tout monopole devient destructeur et anémiant. Une société qui organise un monopole est aussi source de prix plus élevés, de services non concurrentiables et d'uniformisation. Pourquoi ne jouer bien souvent qu'avec un Steinway, imposé souvent pour des raisons financières et de pensée unique plus qu'artistique, quand un Bechstein, un Blüthner, un Steingraeber, un nouveau Pleyel de Paris, et pourquoi pas un piano de concert asiatique fabriqué dans un atelier spécial comme Yamaha ou un Fazioli d'Italie, un Grotrian-Steinweg, un Petrof tchèque, un August Förster de Saxe, ou encore quelques autres, apporteraient d'autres richesses et d'autres horizons sonores ? Il reste à espérer que le monopole de Steinway verra à l'avenir son champ d'action se rétrécir. Comme dans la nature, la disparition ou la raréfaction des espèces est une mauvaise chose tandis que la diversité est une richesse. Les espèces trop dominantes ne sont pas bonnes pour l'écologie !

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L'achat d'un nouveau piano à queue de concert Steinway (D 274) par l'OPRL donne lieu à une lettre ouverte qui dérange les responsables de l'OPRL au point qu'elle est censurée (retirée des commentaires du post relatif à l'achat du nouveau piano de concert de la page Facebook de l'OPRL). Cliquez-ici pour consulter cette lettre qui n'a que des incidences culturelles.

Steinway, un Trump Piano ?

Les pianos Steinway sont devenus la propriété exclusive de Paulson & Co suite à un coup spéculatif boursier. Peut-on alors nier que les acheteurs ou les promoteurs des pianos Steinway sont aujourd'hui les alliés objectifs de M. Paulson, proche conseiller du président Donald Trump. Voici ci-dessous la "carte digitale" de John Paulson (Le Monde, 4 juillet 2017).


Extrait du quotidien Le Monde du 4 juillet 2017.




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