PIANOS ESTHER

La plus ancienne maison de pianos de Wallonie
Agence Rönisch

 


Une aventure d’amour
(1859-1860)

Alexandre Dumas


(...)

Nous déjeunâmes ; puis nous visitâmes l’église Sainte-Gudule, le passage Saint-Hubert, la place de l’Hôtel de ville ; nous fîmes un tour à l’Allée-Verte, et nous revînmes à l’hôtel de Suède.

– Alors, nous avons vu tout ce qu’il y a à voir à Bruxelles ? me demanda ma compagne de voyage.

– Tout, excepté le Musée.

– Qu’y a-t-il au Musée ?

– Il y a quatre ou cinq Rubens magnifiques, et deux ou trois Van Dyck merveilleux.

– Pourquoi ne me disiez-vous pas cela tout de suite ?

– Je l’avais oublié.

– Beau cicérone !... Allons voir le Musée.

Nous allâmes voir le Musée. La grande artiste, qui connaissait Shakespeare comme Schiller, Victor Hugo comme Shakespeare, Calderon comme Victor Hugo, connaissait Rubens et Van Dyck comme Calderon, et parlait peinture comme elle parlait théâtre.

Nous restâmes deux bonnes heures au Musée.

– Eh bien, me dit-elle, en sortant, qu’ai-je encore à voir dans la capitale de la Belgique ?

– Madame Pleyel, si vous voulez.

– Madame Pleyel ! madame Pleyel la grande artiste? celle dont Liszt m’a tant parlé?

– Elle-même.

– Vous la connaissez ?

– Parfaitement.

– Et vous pouvez me présenter à elle?

– Dans une demi-heure.

– Une voiture !

Et mon enthousiaste Hongroise fit signe à un cocher, qui accourut, et qui, m’ayant reconnu, ouvrit sa portière avec empressement.

Un des étonnements de ma compagne de voyage était cette popularité qui fait que non seulement dans les rues de Paris, sur dix personnes près desquelles je passe, cinq me saluent de la tête ou de la main, mais qui, après m’avoir accompagné en province, passe avec moi la frontière et m’escorte à l’étranger. Or, nous étions arrivés à Bruxelles, et, à Bruxelles, cochers compris, ce n’étaient plus cinq, mais huit personnes sur dix qui me connaissaient.

Nous montâmes en voiture ; madame Pleyel demeurait fort loin, au fond du faubourg de Schaerbeek ; de sorte que ma belle compagne eut tout le temps de m’interroger sur la grande artiste que nous allions visiter, et que j’eus tout le temps, moi, de répondre à ses interrogations.

Il y avait quelque chose comme vingt-cinq ans que je connaissais madame Pleyel. Un jour, on me l’annonça, lorsqu’elle n’avait encore d’autre auréole que la célébrité commerciale de son mari. Je ne la connaissais pas personnellement ; je vis entrer chez moi une jeune femme maigre, brune, avec des dents blanches, des yeux noirs magnifiques et une incroyable mobilité de physionomie.

A la première vue, je compris que j’avais affaire à une artiste.

Et, en effet, flottant dans l’indécision, sentant battre en elle un cœur enthousiaste, elle ignorait encore vers quel art elle était entraînée, et venait me demander conseil sur ce qu’elle devait faire.

A cette époque, elle croyait voir son avenir au théâtre. J’étais en train de faire Kean. J’allai à ma table, je pris mon manuscrit, je l’ouvris à la scène entre Kean et Anna Damby, et je lui lus ; la situation était identique.

En outre, madame Pleyel n’était pas libre ; elle avait un mari ; il fallait, pour qu’elle entrât au théâtre, rompre avec des convenances sociales dont l’arrachement est toujours saignant et douloureux.

J’eus le bonheur de la convaincre, momentanément du moins, que tous les triomphes de la scène ne valent pas la tranquille monotonie du ménage.

"Elle fila de la laine et demeura à la maison", écrivaient les anciens Romains sur le tombeau de leurs matrones.

Je n’avais plus entendu parler de madame Pleyel pendant un ans ou deux. Tout à coup, j’appris qu’un malheur lui était arrivé.

J’ai oublié de quel piège infâme elle avait été victime.

Elle était obligée de s’exiler.

Elle ne pensa point à moi dans son malheur, - si grand, qu’elle ne pensa à rien qu’à quitter la France.

Elle partit avec sa mère.

Toutes deux étaient à Hambourg, près de mourir de faim, lorsqu’un jour, en passant devant un marchand d’instruments de musique, il prit à madame Pleyel une véritable envie d’entrer dans ce magasin, comme si elle voulait acheter un piano afin de rafraîchir son cœur avec un peu d’harmonie.

Elle n’était point alors l’admirable artiste qu’elle est aujourd’hui, cependant, le malheur avait avivé chez elle la flamme du génie. Elle s’assit devant l’instrument, laissa tomber ses doigts sur le clavier, et en tira, dès les premiers accords, des cris déchirants.

Le marchand, qui, ne la connaissant point, n’avait eu pour elle que la courtoisie mercantile que l’on a pour une cliente ordinaire, s’approcha d’elle et écouta.

Elle ne jouait aucun air connu : elle improvisait. Mais, dans cette improvisation, il y avait tout ce qu’elle avait souffert depuis trois mois : déception d’amour, douleurs, désillusions, larmes, exil : il y avait jusqu’aux terribles cris de ce vautour qui planait sur elle et que l’on appelle la faim.

– Qui êtes-vous et que puis-je pour vous ? lui demanda le marchand quand elle eut fini.

– Elle fondit en larmes et lui raconta tout.

Alors l’excellent homme lui fit comprendre quel sévère mais sublime instituteur est la douleur ; il lui montra la voie mystérieuse par laquelle la Providence la poussait à la fortune, à l’illustration, à la gloire peut-être, elle doutait d’elle-même : il la rassura, fit porter chez elle son meilleur piano, et la poussa à donner un concert.

Un concert ! donner un concert, elle qui, la veille encore, ignorait son génie !

Le marchand insista, se chargeant de tous les frais, répondant enfin de tout.

Elle se décida, la pauvre Marie.

Elle s’appelait Marie, comme Malibran, comme Dorval.

J’ai été l’ami intime de ces trois illustres et malheureuses femmes. J’ai tort de dire malheureuses : c’est l’épithète d’heureuse, au contraire, qu’il faut accoler au nom de Marie Pleyel.

Heureuse, car son concert réussit ; car alors elle entrevit l’avenir de succès qui lui était réservé.

Pendant dix ans, Saint-Pétersbourg, Vienne, Dresde retentirent de ses succès. Elle revint dans la Belgique, sa patrie, et, contre toutes les traditions reçues, justice lui fut rendue.

On la nomma professeur du Conservatoire.

Ce fut alors qu’elle revint à Paris, où sa réputation l’avait précédée : elle donna des concerts et fit fureur.

Je la vis.

Puis, à mon retour, après le 2 décembre, j’allai en Belgique, et, pour la troisième fois, je la retrouvai.

Lorsque nous sonnâmes à sa porte, madame Bulyowsky la connaissait aussi bien que moi.

Sa femme de chambre jeta un cri de joie en me reconnaissant.

– Oh ! que madame va être contente ! s’écria-t-elle.

Et, sans penser à refermer la porte derrière nous, elle s’élança dans le salon, en criant mon nom.

– Eh bien, demandai-je à ma compagne de voyage, doutez-vous encore que nous soyons bien reçus ?

Elle n’avait pas eu le temps de répondre, que Marie Pleyel venait au-devant de nous, majestueuse comme une reine, gracieuse comme une artiste.

– Embrassez-vous d’abord, dis-je aux deux femmes, vous ferez connaissance après.

Ma compagne de voyage jeta ses deux bras au cou de Marie Pleyel, et un instant je restai à admirer ces deux créatures si différentes d’aspect et si réellement belles, chacune d’une beauté opposée à celle de l’autre.

Madame Bulyowsky, mince, flexible, blonde et rose, pleine d’effusion, comme les Allemandes et les Hongroises.

Madame Pleyel, grande, aux formes admirablement accusées, brune, calme, presque sévère.

Un sculpteur qui aurait pu rendre ce groupe, reproduire ces deux natures si opposées, eût eu un splendide succès.

L’accolade donnée, je les pris chacune sous un bras. J’entrai avec elles au salon, les fis asseoir l’une à ma droite, l’autre à ma gauche, et m’assis à côté d’elles.

Puis, j’expliquai notre visite à madame Pleyel.

C’est-à-dire que vous avez envie de m’entendre ? dit madame Pleyel à la visiteuse.

– J’en meurs !

– C’est bien facile, mon Dieu ! Vous êtes avec un homme qui a le privilège de me faire faire tout ce qu’il veut.

Je lui sautai au cou ; je ne l’avais pas embrassée encore, moi.

– Que voulez-vous que je lui joue, à votre tragédienne ? me demanda-t-elle tout bas.

– Quelque chose dans le genre de ce que vous avez joué chez votre marchand de pianos de Hambourg.

Elle sourit de ce triste et charmant sourire qui rappelle les souffrances passées, et jeta au vent un éblouissant prélude.

– Ah Marie, Marie, lui dis-je, vous êtes heureuse ! Ce n’est pas du bonheur que nous vous demandons.

– Et si mon cœur éclate comme celui d’Antonia1 ?

– Bon ! je mettrai ma main dessus et l’empêcherai de se briser.

Elle me regarda, haussa doucement les épaules :

– Fat ! me dit-elle.

Et elle commença.

Je n’essayerai pas de vous dire ce que la grande artiste nous joua. Jamais, sous aucune main, l’ivoire et le bois n’ont rendu de pareils accords ; sans interruption, pendant une heure, les plus poignantes sensations, les plus enivrantes douleurs se succédèrent ; l’instrument lui-même semblait souffrir, se plaindre, gémir, se lamenter.

Enfin, au bout d’une heure, elle se leva avec un cri.

– Vous n’avez pas pitié de moi, me dit-elle ; ne croyez-vous pas que vous me tuez ?

– Je regardai madame Bulyowsky. Elle était pâle, frissonnante, presque évanouie.

Auditeur et instrumentiste étaient dignes l’un de l’autre.

Les deux femmes s’embrassèrent de nouveau ; j’entraînai madame Bulyowsky ; je craignais plus pour cette nature frêle et nerveuse que pour la vigoureuse et puissante nature de Marie Pleyel.

– Eh bien, lui demandai-je une fois dans la rue, voulez-vous encore voir quelque chose à Bruxelles ?

– Et que voulez-vous que je voie, après avoir vu et entendu cette admirable femme ? me demanda-t-elle.

– Alors, que faisons-nous ?

– Moi, je pars pour Spa… Et vous ?

– Parbleu ! moi, je vous suis.

Un quart d’heure après, nous étions au chemin de fer et nous partions pour la ville des eaux et des jeux, que je n’avais pas eu la curiosité d’aller visiter pendant mes trois ans de séjour en Belgique.



1 Héroïne du Conseiller Krespel d’E.T.A. Hoffmann



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